19 de marzo de 2018

L’affaiblissement de la démocratie israélienne

OPINION

L’affaiblissement de la démocratie israélienne

Certains s'émerveillent de la "chance" du Premier ministre ; lui et ses alliés s’attaquent à de hauts responsables, dont certains sont complices de leur propre perte de crédibilité

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu à l'ouverture de la réunion hebdomadaire de son cabinet, à son bureau de Jérusalem, le 25 février 2018 (AFP PHOTO / GALI TIBBON)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu à l'ouverture de la réunion hebdomadaire de son cabinet, à son bureau de Jérusalem, le 25 février 2018
(AFP PHOTO / GALI TIBBON)
Le chef du parti Shas, Aryeh Deri, a eu 59 ans au début du mois. Lundi, certains de ses collègues l’ont rejoint pour une petite fête d’anniversaire dans une salle de réunion de la Knesset. Assis aux côtés de son ami de la coalition du Likud, Israel Katz, et ignorant que ses remarques étaient suffisamment audibles des micros pour être enregistrées, Deri s’émerveillait auprès de Katz de la chance incroyable qui, semble-t-il, entourait le Premier ministre Benjamin Netanyahu. « Quelle chance a Bibi ? Combien de chance ?! Dis-moi, combien de chance ? » s’est exclamé Deri. Katz a murmuré son ressenti. « C’est vraiment quelque chose », a poursuivi Deri. « Incroyable. » Ils étaient tous les deux d’accord.
Peut-être que Deri était un peu jaloux. Il est, après tout, un ancien détenu qui n’a pas toujours été aussi « chanceux » – il a purgé 22 mois de prison au début des années 2000 pour avoir accepté des pots-de-vin. Pourtant, cela n’a pas détruit sa carrière. Assez étonnamment, il est de retour aujourd’hui dans le même bureau, en tant que ministre de l’Intérieur – poste duquel il a abusé quand il a accepté ces pots-de-vin. Encore plus étonnant : il fait aujourd’hui à nouveau l’objet d’une enquête, pour toute une série d’allégations de fraude.

Deri semblait penser que, si seulement lui aussi avait pu bénéficier de la « chance » apparente de Netanyahu, il aurait pu se dégager des accusations qui pesaient contre lui.
Le ministre des Transports Israel Katz et le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri plaisantent de la « chance » du Premier ministre Benjamin Netanyahu dans ses enquêtes policières (Crédit : capture d’écran Knesset Channel)
Sauf que, dans le cas de Netanyahu et de ceux qui le défendent, il n’y a pas seulement la chance qui entre en jeu.
Dans leurs efforts afin de se montrer plus habiles que la police et les procureurs d’Israël et afin de conserver l’électorat israélien de leur côté – et ainsi de conserver le pouvoir en Israël –, le Premier ministre et ses alliés travaillent assidûment afin d’entacher et de ternir ceux qui détiennent des postes hiérarchiques centraux de notre démocratie. Et, malheureusement, plusieurs d’entre eux ont facilité les critiques à leur égard en se discréditant sur la manière dont ils ont traité les allégations qui pèsent contre Netanyahu et, dans certains cas, en les mettant en scène.
Une démocratie stable et efficace exige que son gouvernement agisse honnêtement dans l’intérêt de l’électorat.
Cela nécessite la présence d’une force de police désireuse et capable d’extirper les actes répréhensibles – y compris ceux commis par ceux qui sont au pouvoir et par ceux qui cherchent à influencer ces derniers.
Cela nécessite un pouvoir judiciaire indépendant, capable de statuer sur les infractions présumées – c’est-à-dire d’administrer la justice. Cela nécessite des médias indépendants capables de demander des comptes au leadership – « pour servir les gouvernés, non les gouvernants », comme l’a récemment rappelé le film « Pentagon Papers » de Steven Spielberg, citant le juge Hugo Black.
A l’heure actuelle, il faut se poser de sérieuses questions sur le degré de capacité de ces institutions à atteindre leur but.
Le contrôle des médias
D’innombrables lignes ont été consacrées aux diverses infractions présumées du Premier ministre – qu’il nie fermement – mais ses intentions présumées n’ont pourtant que peu été analysées.
Durant plus d’un an, l’attention a porté principalement sur le fait que les Netanyahu avaient reçu des cadeaux prétendument illicites de la part d’amis businessman – une accusation qui a conduit de nombreux partisans du Premier ministre à arguer que les sommes concernées étaient dérisoires et que l’attention qu’y portaient la police, les procureurs et les journalistes avait pour origine un parti pris partial et s’inscrivait même dans une tentative injuste de défier la volonté de l’électorat et d’évincer son choix de leader.
Cet accent porté sur les cadeaux est trompeur. Les allégations qui pèsent contre Netanyahu indiquent une tentative systématique de sa part de biaiser la couverture médiatique en sa faveur. Et il ne s’agit pas là d’un problème dérisoire. Si un leader réussit à corrompre plusieurs organisations médiatiques de premier plan et ostensiblement concurrentes entre elles afin qu’elles couvrent les événements nationaux de manière biaisée en sa faveur, il réussit à leur faire perdre leur rôle de chien de garde indépendant et à détourner le sens des mots et parvient à cimenter sa position de Premier ministre – une position qui n’est pas limitée dans le temps en Israël, il vaut la peine de le souligner.
On ne peut pas tromper une population entière de façon permanente. Mais on peut certainement influencer beaucoup de gens de façon permanente si on contrôle une grande partie de ce qu’ils lisent et regardent.
Le directeur de la rédaction et propriétaire du journal Yedioth Aharonoth, Arnon « Noni » Mozes, arrive pour interrogatoire à l’unité d’enquête du Lahav 433, à Lod, le 17 janvier 2017 (Crédit : Roy Alima / Flash90)
Dans le paysage médiatique soi-disant robuste, diversifié et fougueux d’Israël, Netanyahu a bénéficié pendant des années des faveurs du quotidien le plus lu du pays – Israel Hayom, soutenu par Sheldon Adelson et distribué gratuitement. Il a été allégué, mais pas prouvé, que Netanyahu avait souvent directement orchestré son contenu. Qu’il l’ait fait ou non, la portée de la couverture favorable mise en œuvre par ce quotidien a travaillé avec emphase à son avantage. Dans l’ensemble, selon Israël Hayom, Netanyahu serait parfait.
En revanche, pour le Yedioth Ahronoth, Netanyahu était loin d’être parfait. Puisque le Yedioth est le quotidien israélien le plus vendu, et que son site Internet, Ynet, est le site d’information le plus consulté du pays, il s’agissait là d’un problème majeur pour le Premier ministre. Dans l’affaire 2000, pour laquelle la police a recommandé qu’il soit inculpé pour fraude, abus de confiance et corruption, il est accusé d’avoir tenté de négocier un accord – jamais conclu – avec le directeur de la rédaction du Yedioth, Arnon Mozes, afin que cette ligne éditoriale soit modifiée. En d’autres mots, il voulait rendre Yedioth moins hostile à son égard. Dans le cadre de cet accord, Netanyahu aurait été prêt à nuire au grand rival du YediothIsrael Hayom, y compris en limitant sa circulation, ce qui aurait ainsi augmenté le tirage du Yedioth.
En plus d’illustrer les efforts du Premier ministre afin de mobiliser illégalement un maximum de soutien médiatique, cette affaire jette une sombre lumière sur le titan des médias qu’est Mozes, qui aurait présumément été prêt à réorienter la ligne éditoriale de son propre journal, non par intérêt public, mais afin d’améliorer ses finances.
Dans l’affaire 4000, qui est toujours en cours d’investigation, il est allégué – et plusieurs journalistes l’ont publiquement confirmé – que le site d’information Walla couvrait de façon favorable et biaisée l’action du Premier ministre et de sa famille. Le site est, juste derrière Ynet, la source d’informations en ligne la plus lue du pays.
Comme tout le monde, les journalistes ont besoin de gagner leur vie et ne veulent pas particulièrement perdre leur emploi. Mais le journalisme est censé être une profession qualifiée et fondée sur des principes. Si, comme cela semble avoir été le cas, le détournement systématique de l’information au sein de Walla – que ce soit pour les reportages ou les analyses – a été un secret de polichinelle mis en œuvre par les propriétaires du journal pendant des années, pourquoi les journalistes, les chroniqueurs et les rédacteurs en chef n’ont pas fait connaître leur mécontentement au sein de la rédaction ?
Les prétendus efforts de Netanyahu afin de dominer les médias, y compris en tant que ministre des Communications, auraient aussi touché la télévision. Selon d’autres allégations, il aurait tenté de mener des transactions illicites avec les trois principaux pourvoyeurs de l’information télévisuelle : l’importante Deuxième chaîne ; Hadashot, pour laquelle divers amis et anciens amis du Premier ministre ont travaillé ; et la Israel Broadcasting Authority / Kan, qui a été démantelée, avant d’être semi-ressuscitée.
Le mépris gouvernemental et parlementaire
L’accent mis sur les cigares et le champagne a également largement occulté la prétendue corruption des services de gouvernance, qui se retrouvent impliqués dans plusieurs des affaires qui concernent le Premier ministre.
L’affaire 3000 – dans laquelle Netanyahu n’a pas été désigné comme suspect, à l’inverse de ses deux conseillers juridiques les plus proches – fait état d’une prétendue corruption concernant l’achat de sous-marins allemands par l’Etat, un scandale qui a des implications pour la sécurité nationale d’Israël.
L’ancien porte-parole du Premier ministre Benjamin Netanyahu, Nir Hefetz, au premier plan, et l’actionnaire principal de Bezeq, Shaul Elovitch, lors d’une audience de prolongement de détention devant la cour des magistrats de Tel Aviv, le 26 février 2018 (Crédit : Flash90)
Dans l’affaire 4000 – pour laquelle Netanyahu a été interrogé en tant qu’acteur central présumé, mais non comme suspect –, Shaul Elovitch, l’actionnaire majoritaire du géant de la communication Bezeq, est soupçonné d’avoir donné et reçu des pots-de-vin et des faveurs illicites à hauteur d’un milliard de shekels (234 millions d’euros). Shlomo Filber, directeur général du ministère des Communications devenu témoin d’Etat dans l’affaire, aurait révélé que Netanyahu lui avait explicitement demandé d’œuvrer en faveur de Bezeq en échange d’une couverture positive sur le site Walla.
La Knesset a également été touchée – notamment par son inexplicable « loi Milchan », qui accorde une exonération d’impôt sur le revenu et une exemption de déclaration fiscale sur les revenus gagnés à l’étranger pour les nouveaux immigrants et pour les résidents de retour, et ce pour une période de 10 ans. Dans l’affaire 1000, Netanyahu est soupçonné d’avoir cherché à étendre ces dispositions à 20 ans, ce qui aurait représenté de potentiels et énormes avantages financiers pour son ami Arnon Milchan, qui l’a fourni en cigares.
Les régulateurs financiers israéliens, qui ont conscience de la réputation limite d’Israël au niveau financier, s’opposent farouchement à la loi dans sa forme actuelle. Le dirigeant de l’administration fiscale a reconnu les avantages potentiels de ces exemptions pour ceux coupables de blanchiment d’argent. Pourtant, année après année, les efforts des régulateurs sont contrecarrés par les actions des députés.
La police en ligne de mire
La police a été stratégiquement ébranlée par le Premier ministre et ses alliés. Netanyahu l’a accusée de partialité et de manque d’objectivité dans ses investigations contre lui. David Amsalem, nouveau chef de la coalition de Netanyahu, a accusé la police d’être « engagée dans une poursuite obsessionnelle, voire maladive, contre le Premier ministre afin de le renverser » – David Bitan, le prédécesseur d’Amsalem, a dû quitter son poste afin de pouvoir se défendre d’allégations de corruption à son encontre. La semaine dernière, un comité de la Knesset conduit par le Likud a, en toute transparence, tenté de discréditer le chef de la police Roni Alsheich.
Yoav Kisch (à droite), président du Comité des affaires intérieures en compagnie du commissaire de police Roni Alsheich, lors d’une réunion du Comité des affaires intérieures, à la Knesset, le parlement israélien, à Jérusalem, le 20 février 2018 (Yonatan Sindel / Flash90)
Si Alsheich est sorti de cette session avec sa réputation intacte, la police israélienne a connu de jours meilleurs.
Outre l’enquête concernant Netanyahu, qui est nécessairement une priorité absolue, les forces de police semblent souvent sous-financées et dépassées par des criminels israéliens de haut vol, qui se sont jetés sur des opportunités de crime apportées par cette ère technologique en pleine évolution et à laquelle les policiers tentent toujours de s’adapter.
La police s’est avérée incapable et/ou peu encline à s’attaquer à des problèmes telle que la fraude aux options binaires, qui représente plusieurs milliards de dollars – et pour laquelle personne n’a été inculpé en Israël, alors que le FBI joue désormais un rôle de plus en plus important et que même la Knesset semble ne pas s’en préoccuper. Même son unité anti-corruption du Lahav 433, l’unité qui enquête sur Netanyahu, a réussi à se discréditer elle-même suite aux allégations de harcèlement sexuel contre son ancien chef Roni Rittman et la condamnation de Menashe Arviv, un de ses autres responsables, pour corruption.
Voilà donc un autre pilier de la démocratie d’Israël pris pour cible par le Premier ministre et ses alliés – pilier qui a lui-même contribué à sa propre perte de crédibilité aux yeux du public.
L’intégrité judiciaire
Enfin, nous arrivons à la magistrature – une institution que Netanyahu n’a pas ciblée dans ses efforts visant à discréditer ses accusateurs, et qui représente l’un des derniers piliers de notre démocratie qui n’a pas encore été entaché… jusqu’à ces derniers jours.
La médiatrice de l’Accusation et juge à la retraite Hila Gerstel assiste à une réunion du Comité de la Constitution, de la Loi et de la Justice au Parlement israélien, le 27 janvier 2016 (Yonatan Sindel/Flash90)
Aujourd’hui, Esther Hayut, présidente de la Cour suprême, regrette de ne pas s’être tournée vers la police en 2015 lorsque son amie et collègue juge Hila Gerstel lui a fait vaguement savoir que Nir Hefetz, un des principaux collaborateurs de Netanyahu, avait tenté de la corrompre. Sous l’accord souhaité, Gerstel aurait été nommée procureur général – le juriste qui doit décider des enquêtes et des inculpations du Premier ministre – en échange de la clôture d’une affaire impliquant des abus financiers présumés de Sara Netanyahu.
Esther Hayut, juge de la Cour suprême, à Jérusalem, le 2 janvier 2017 (Crédit : Flash90)
Dans une déclaration publiée la semaine dernière, Hayut a expliquéque Gerstel lui avait parlé de l’incident seulement quand il était devenu hors sujet – c’est-à-dire quand Avichai Mandelblit avait déjà été nommé au poste – et qu’elle avait seulement eu connaissance de « détails limités ». Elle n’avait donc « aucune base » afin de pousser la question plus loin.
Plus récemment encore, nous avons eu affaire à une collusion présumée entre la juge Ronit Poznansky-Katz du conseil de la magistrature de Tel Aviv et l’enquêteur Eran Shacham-Shavit de l’Autorité israélienne des titres. Comme l’a relevé un échange de messages sur WhatsApp, les deux se seraient coordonnés à l’encontre des accusés de l’affaire 4000 – c’est ce qui a suscité l’étonnement ou la jalousie des deux ministres cités en début de texte.
La juge Ronit Poznansky-Katz, à gauche, et l’enquêteur de l’Autorité israélienne des titres, Eran Shacham-Shavit, à droite
Maintenant que le contenu intégral de leurs échanges a été publié, il ressort que leurs messages n’étaient pas préjudiciables pour les accusés, mais qu’ils n’étaient pas non plus appropriés. Lors d’une audience, les accusés ont le droit raisonnable de supposer que le juge n’a pas discuté de leur affaire avec les plaignants à l’extérieur de la salle d’audience.
Il n’est pas étonnant de constater que cet incident lié à ces messages WhatsApp ait quelque peu étouffé la gravité de l’affaire en elle-même. Et il n’est ainsi pas étonnant que l’incident ait conduit Aryeh Deri à être émerveillé par la « chance » du Premier ministre.
Nous avons le gouvernement que nous méritons ?
Israël s’est toujours glorifié à juste titre de sa place unique en tant que seule démocratie du Moyen-Orient.
Nous avons longtemps angoissé sur la façon de résoudre le conflit avec les Palestiniens dans le contexte de cette démocratie. Si nous ne nous en soucions pas, nous aurions simplement annexé tous les territoires contestés, là où l’histoire biblique de la nation juive s’est joué, nous nous serions appropriés le Grand Israël, et nous aurions soumis les Palestiniens à moins que l’égalité sur cette large terre souveraine.
De même, nous nous sommes vantés à juste titre de notre traitement des citoyens israéliens non juifs dans le contexte de cette démocratie – en garantissant des droits de vote égaux, une liberté de la presse et des libertés religieuses pour les minorités.
Loin d’exulter face à ce titre « d’unique démocratie » du Moyen-Orient, nous avons voulu voir d’autres régimes de cette partie du monde suivre l’exemple d’Israël. Notre méfiance à l’égard du soi-disant Printemps arabe est née de la crainte que cette agitation populaire ne soit exploitée par des extrémistes islamiques plutôt que par de véritables démocrates, comme cela a été le cas en Iran à la fin des années 70. Nous étions tout sauf heureux d’avoir eu raison. Nous voulions voir l’éclosion de d’autres démocraties.
En revanche, nous ne pouvons pas nous permettre de voir la nôtre se faire détruire de l’intérieur. La nature des soupçons portés contre le Premier ministre et ses prétendus efforts pour se cimenter au pouvoir, les agissements compromettants de nos médias, les problèmes de notre législature, les efforts afin d’affaiblir notre force de police déjà débordée et le discrédit porté à notre système judiciaire – un discrédit porté notamment de sa propre main : tout cela suggère que le processus d’affaiblissement de notre démocratie est déjà bien engagé.

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